Le changement climatique, c’est pas moi !

STOP

Le livre STOP, paru en 2003, avait pour but de faire le point sur les grandes problématiques environnementales de la planète et de proposer des solutions tant au niveau gouvernemental que corporatif ou du grand public. Dans ce pavé de 450 pages, 25 personnalités apportaient leur vision d’un monde meilleur et leurs solutions pour y parvenir. Parmi eux, le texte de George Marshall avait retenu mon attention. 10 ans après l’avoir lu, j’ai eu l’idée de le partager parce que je pense qu’il est très grand temps que chacun prenne ses responsabilités devant les crises environnementale et sociale que nous connaissons. George Marshall a travaillé pendant 20 ans pour des organisations de défense des droits des indigènes et également pour des organismes environnementaux comme Greenpeace ou la Rainforest Foundation. Il a été consultant environnemental pour le gouvernement britannique, documentariste et…empêcheur de tourner en rond.  Il collabore également à Risingtide, un réseau favorisant l’action locale contre le changement climatique. Voici le texte dans son intégralité:

« Le changement climatique, c’est pas moi !

D’année en année, l’écart se creuse entre les craintes publiquement exprimées face au changement climatique et les réactions des instances politiques et de l’ensemble de la société. Les hauts responsables réclament de toute urgence des décisions visant à réduire les émissions polluantes, mais adoptent des mesures qui accroissent le trafic aérien, maritime et routier. Ils exigent une action de la part de la communauté  internationale alors que, dans le même temps, leurs négociateurs s’emploient inlassablement à vider les accords internationaux de toute substance et à les réduire à néant. La presse rapporte régulièrement des signaux d’alerte inquiétants, tout en publiant dans le même numéro des articles à la gloire de week-ends réparateurs à Rio. D’après tous les sondages, 80 % de la population considère les changements climatiques comme le plus grave problème écologique. Mais, dans leurs comportements individuels, les défenseurs les plus engagés de l’environnement mettent volontiers leurs inquiétudes en sourdine pour s’acheter une voiture, monter la climatisation ou partir en vacances à l’autre bout du monde.

L’hypocrisie, l’indifférence, la corruption politique et l’action des lobbys expliquent pour une part cet illogisme, mais nullement l’échelle à laquelle il sévit, ni son omniprésence. Les gens semblent s’accommoder d’une ambivalence selon laquelle ils reconnaissent le bien-fondé de ce qu’on leur dit, tout en refusant de souscrire aux conséquences de cette situation.

Dans son livre sur les atteintes aux droits de l’homme, States of Denial, Stanley Cohen impute cette capacité à nier un niveau de conscience à une réaction normale de l’individu dans une société saturée d’informations. D’après lui, « loin d’amener les gens à admettre la réalité, elle les en extrait ». La dénégation de la réalité, telle que Stanley Cohen la définit, fait intervenir un paradoxe fondamental, à savoir que pour dénier quelque chose il est nécessaire, à un certain niveau, d’en reconnaître l’existence et les implications morales. C’est, dit-il, un état de « reconnaissance et non-reconnaissance » simultanées.

Les mécanismes du déni sont extrêmement complexes et variées. Nous pouvons cependant relever certains processus psychologiques persistants. D’abord, nous observons le plus souvent une dénégation massive lorsque l’énormité et la nature du problème sont si exceptionnelles que l’individu ne possède pas les mécanismes naturels lui permettant de les admettre. Primo Levi, cherchant à expliquer pourquoi beaucoup de juifs d’Europe refusèrent de croire à leur anéantissement imminent, cite un vieil adage allemand : «  les choses qui sont pour nous impossibles moralement ne peuvent exister. »

Dans le cas du changement climatique, si nous pouvons admettre la preuve de ce changement, il nous est infiniment difficile de reconnaître qu’il comporte une dimension morale, avec des fauteurs et des victimes. Quand nous parlons de « changement climatique », de « réchauffement mondial », de « conséquences pour l’homme » et d’ « adaptation », nous recourons à une dénégation linguistique qui renvoie à d’autres formes d’atteinte aux droits de l’homme. Ces expressions dépassionnées laissent entendre que le changement climatique découle de forces naturelles immuables, non d’une relation de cause à effet directe, s’accompagnant de complications morale pour le fauteur.

Ensuite, nous diluons notre responsabilité. Stanley Cohen décrit longuement l’ « effet du témoin passif », en vertu duquel des crimes peuvent être commis dans une rue remplie de monde sans que personne n’intervienne.  Chacun attend que l’autre réagisse et dilue sa responsabilité personnelle dans la responsabilité collective. Une des particularités bien connues de l’effet du témoin passif veut que plus le nombre d’acteurs est important, moins l’individu en tant que tel se sent capable de prendre une initiative personnelle. En période de guerre, et de répression, des communautés entières peuvent ainsi se trouver paralysées. Dans le cas du changement climatique, nous sommes à la fois témoins et fauteurs, un conflit intérieur qui ne fera qu’intensifier notre dénégation de la réalité.

La psychanalyse, à commencer par les travaux novateurs d’Anna Freud sur les mécanismes de défense, met en évidence les stratégies dont peuvent user les individus pour tenter de résoudre ces conflits intérieurs : refuser avec colère et catégoriquement de reconnaître le problème (déni psychologique), rechercher des boucs émissaires (passage à l’acte), adopter un comportement de gaspillage délibéré (action réactionnelle), projeter leur angoisse sur un problème totalement étranger mais maîtrisable (déplacement), ou bloquer l’information (suppression). À mesure que les effets du changement climatique s’intensifieront, nous pouvons donc nous attendre à voir les gens faire spontanément bloc pour créer des mécanismes collectifs de déni qui reproduiront ces modèles.

Nous pouvons aussi puiser dans des exemples historiques pour prévoir le système de défense que nous opposerons à nos petits-enfants le jour où, comme cela arrivera immanquablement, ils exigeront de savoir pourquoi nous sommes restés si passifs alors que nous étions si bien informés. Nos dénégations sont prévisibles : « Je ne savais pas », «Je n’y étais pour rien », « Je n’ai rien pu faire », ou « Personne d’autre n’a fait quoi que ce soit », « C’étaient les gens qui roulaient avec de grosses voitures, les Américains, les entreprises ».

Une première conclusion s’impose : la simple information ne peut combattre la dénégation de la réalité. L’histoire prouve assez qu’un surplus d’information risque même d’intensifier le déni. La seconde est que le manque de réaction visible de l’opinion fait partie de l’autojustification en boucle qui crée l’effet du témoin passif. « Si c’était vraiment si grave, raisonne-t-on, quelqu’un ferait quelque chose. » Moyennant quoi les gens ne prendront jamais l’initiative d’agir tant qu’ils n’auront pas reçu l’appui de la société et la validation d’autrui. Les gouvernements, à leur tour, continueront d’atermoyer jusqu’à ce qu’un nombre suffisant exige qu’ils réagissent. Pour interrompre le processus des changements climatiques, il faudra un consensus social et une détermination collective poussée à un degré qu’on n’observe habituellement qu’en temps de guerre, dans lequel les citoyens exigeront la mobilisation de toutes les classes et de tous les secteurs d’activités.

Pour toutes ces raisons, la création d’un mouvement massif contre le changement climatique, et qui sache se faire entendre, doit constituer un objectif immédiat et général. Les gens ne reconnaîtront la réalité du problème que s’ils en voient d’autres s’engager dans des actions qui traduisent sa gravité. C’est pourquoi ces activités doivent comporter un fort investissement émotionnel, sous la forme de débats, de manifestations et autres initiatives visibles et significatives.

Tout individu conscient de ce problème se voit offrir aujourd’hui une possibilité historique et exceptionnelle de rompre le cycle de dénégation et de venir grossir les effectifs de ceux qui se refusent désormais à être des témoins passifs. Le siècle dernier a été marqué par l’aveuglement et le déni massif. Rien n’oblige le XXIe à en faire autant.

(Texte traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra) »

STOP – Laurent de Bartillat et Simon Retallack. 2003. Éditions Seuil. 450 p.

Note de l’auteur du blogue: Le professeur Stanley Cohen est décédé aujourd’hui, le 7 janvier 2013, date de la publication de ce billet. Je m’en suis rendu compte après avoir rédigé l’article…

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