Le développement durable, projet chimérique?

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© Dessin de Philippe Geluck http://www.geluck.com/

Ce billet rédigé par Jérémy Bouchez a d’abord été publié dans le journal Le Couac en version papier.

Le développement durable, vous connaissez sûrement. Impossible en 2014 de passer à côté du concept. Il faut manger durable, boire durable, (se) laver durable, dormir durable, se déplacer de façon durable. Bref, choisissez ce que vous voudrez et ajoutez-y l’adjectif durable et ça fonctionne. L’expression est devenue une sorte de « Novlangue ». Mais paradoxalement, on peut aussi extraire du minerai de façon durable (saviez-vous que Barrick Gold, une des pires entreprises minières au monde, possède une politique de développement durable?!), créer des autoroutes dans une perspective de développement durable ou encore harnacher une rivière comme La Romaine afin de produire de l’électricité durable.

30 ans de développement durable

Le développement durable trouve sa genèse au début des années 80 dans la continuité des mouvements sociaux de la fin des années 60 et de la prise de conscience de la dégradation de l’environnement. Même si l’idée d’un développement économique qui tiendrait compte des ressources limitées de la planète était dans l’esprit des penseurs de l’époque,  c’est le Rapport Bruntland en 1987 qui donnera son véritable envol au concept. Rappelons que le développement durable (qui est d’ailleurs une mauvaise traduction de l’anglais sustainable development) se définit comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ».  Afin de remettre les choses en contexte, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) sera créé l’année d’après et son premier rapport sortira en 1990 tandis que la Convention sur la diversité biologique entrera en vigueur en décembre 1993. À l’époque, la réalité des changements climatiques était encore vague et peu connue, à part dans les milieux scientifiques. Pratiquement devenue dogmatique de nos jours, « l’idée de développement durable a désormais percolé à travers les différentes institutions et organisations de nos sociétés d’Occident du Nord et les « missions » se multiplient pour la répandre au Sud – où s’occupent par ailleurs les entreprises étrangères à extraire les ressources en attelant à leurs chantiers la main-d’œuvre locale[1] ».

Un oxymore qu’il convient de ne pas dénoncer

Alors que les défenseurs du développement durable y voient un véritable projet de société, le concept souffre d’une véritable contradiction justement parce qu’il est à l’origine un compromis politique des pays développés afin de ne pas remettre en cause l’idée de croissance. Il est pourtant devenu évident que c’est ce modèle d’un développement supporté par la croissance économique à tout prix qui est à l’origine de la crise environnementale présente. Le développement durable nous donne l’illusion que nous pouvons « sauver la planète » (expression anthropocentrique qui démontre une réelle ignorance de l’histoire de la Terre) tout en continuant à rester enfermer dans un modèle économique destructeur à tous points de vue. Surtout, le développement durable perpétue cette vision de l’environnement comme ressource inféodée et au service de l’être humain. Il revient à ce dernier un impératif de gestion de la nature, afin de répondre à ses besoins légitimes en tant qu’espèce dominante. Pire, il est même devenu une formidable machine « d’écoblanchiement » pour de nombreuses entreprises qui trouvent dans des collèges ou des universités des étudiants formés spécifiquement pour prêcher la bonne parole.

Pour autant, gare à celui qui voudrait remettre en cause le bien-fondé du développement durable. Christine Partoune et Michel Ericx notent avec justesse que « le caractère hégémonique du développement durable se perçoit aussi à la façon dont il est désormais posé comme une référence « sacrée », une « nouvelle religion » (Latouche). En effet, s’il a le mérite de poser une vision du monde sur la table, celle-ci est rarement mise en débat, bien au contraire : émettre l’idée qu’elle doive y être soumise provoque souvent incompréhension, opposition, voire anathème à l’encontre de la personne qui s’y autorise.[2] »

Un concept désormais inadapté à l’urgence de la situation

Alors que la communauté scientifique ne cesse de nous envoyer des signaux d’alarme et que les grandes conférences environnementales organisées par l’ONU pourraient passer pour des sketches, certains continuent à croire que le développement durable est la réponse adéquate. En réalité, ce concept est une chimère qui permet de temps à autre de nous donner bonne conscience. Pour David Suzuki : «  Nous sommes dans une voiture géante fonçant tout droit dans un mur de briques et tout le monde se dispute pour savoir à quelle place il va être assis ». Dans ce cas, le développement durable ne nous fait que relâcher un peu la pression sur la pédale de l’accélérateur alors que c’est d’un véritable coup de volant dont nous avons besoin pour éviter le mur. In fine, si le développement durable continue à percoler comme il le fait et à nous promettre un avenir meilleur si nous appliquons ses principes, il pourrait bien faire en sorte que nous tombions de Charybde en Scylla…

[1]Sauvé, L. (2013). À la recherche de fondements pour une écocitoyenneté : Le passage obligé du développement durable? Revue francophone du développement durable. No 1, p.16-29.

[2]Partoune, C et M. Ericx. (2008). Le développement durable – analyse critique, dans « Diversité culturelle », répertoire d’outils créés par les formateurs de l’Institut d’Eco-Pédagogie (IEP), actualisé en septembre 2011. http://www.institut-eco-pedagogie.be/spip/?article59

 

 

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