Une guerre mondiale depuis plus de 150 ans

Guerre contre la nature Hubert Reeves 1024

Un drapeau citant Hubert Reeves lors la manifestation du 22 avril 2012 à Montréal – Jour de la Terre. Crédit : Jérémy Bouchez

C’est le temps des commémorations du centenaire de la ‘’grande guerre’’, soit la Première Guerre mondiale. Ce conflit aurait tué près de 10 millions de soldats et près de 9 millions de civils. L’année prochaine verra les commémorations des 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le bilan total de la ‘’guerre éclair’’ est bien plus lourd avec près de 50 millions de morts, un génocide massif et un monde complètement transformé avec une guerre froide impliquant la menace d’un conflit nucléaire mondial. Pour la première fois de son histoire, l’humanité acquit la capacité de s’auto éradiquer de la surface de la planète. Malgré cela, la deuxième partie du XXe siècle a vu plusieurs conflits régionaux majeurs et le début du XXIe s’inscrit dans la même tendance, mais pas de 3e conflit mondial depuis 70 ans. La situation n’est pas rose, mais au moins, le monde n’a pas connu de folie destructrice depuis presque une vie d’être humain. Cependant, on a l’impression qu’une 3e guerre mondiale n’est pas chose impossible, tant les tensions internationales liées à la raréfaction des ressources naturelles disponibles sont en train de s’accélérer. De plus, les événements récents entre la Russie et les États-Unis ne sont pas rassurants, les deux superpuissances du temps de la guerre froide semblant lentement glisser vers une confrontation ayant des relents de la situation qui prévalait durant la deuxième moitié du siècle dernier.

Pourtant, il y a bien une guerre mondiale en cours. Les hostilités ont doucement commencé au début de la seconde révolution industrielle, vers le milieu du XIXe siècle. Notre effectif n’a cessé de grossir pour atteindre désormais le chiffre colossal de plus de 7 milliards de soldats et la mobilisation s’intensifie de façon exponentielle. Je veux bien sûr parler de la guerre mondiale que nous avons déclarée à la nature. Les deux guerres mondiales en l’espace d’un siècle et leurs conséquences ne sont pourtant rien du tout face à celles que nous sommes en train de créer à cause de notre ‘’réussite’’ sur le plan évolutif.

Tout le défi de prendre conscience de la notion d’inertie à l’échelle du système Terre

J’affectionne particulièrement l’analogie du Titanic pour illustrer sous forme d’analogie l’inertie du système Terre. En effet, changer fortement le cap d’un mastodonte de 52 000 tonnes en quelques centaines de mètres relève de l’impossible. La fameuse inertie est bien trop grande. C’est la même chose avec le réchauffement climatique et avec le rythme lent de la biosphère. Une fois que des modifications sont induites à une échelle géologique sur le système Terre, ce même système acquiert une énorme inertie. Dans ce cas, changer de cap, requiert une action sur le gouvernail bien en amont de l’obstacle. Le problème, c’est que nous n’avons même pas encore décidé de changer de cap. Pire, une majorité d’entre nous n’a même pas conscience que nous fonçons tout droit vers l’iceberg. Encore pire, une majorité de la minorité qui en a conscience ne fait pas grand-chose malgré sa connaissance du problème. On pourrait presque en vouloir plus à celui ou celle qui sait, mais qui n’agit pratiquement pas. Et encore faut-il ajouter les boucles de rétroaction positive qui apparaissent inexorablement dès qu’un système possède des interrelations fortes entre ces variables d’état. L’exemple le plus communément utilisé est celui de la fonte de la calotte arctique à cause du réchauffement de l’océan arctique. Comme l’eau de mer a un pouvoir d’absorption supérieur à la glace (et donc un albédo inférieur), celle-ci emmagasine encore plus de chaleur, ce qui fait fondre encore plus rapidement la banquise et ainsi de suite.

Le bateau coule et l’orchestre continue à jouer

D’ailleurs, parlons-en de la connaissance de ce qu’impliquent le réchauffement climatique ou la perte de la biodiversité, pour ne citer que ces deux exemples importants et fortement reliés. Une majorité d’Homo sapiens n’a pas vraiment conscience que nous avons déjà dépassé plusieurs frontières. Nous avons transformé un conflit régional en conflit mondial. Dès lors, les réactions en chaîne peuvent se déclencher. Nous commençons seulement à mieux cerner les importantes interrelations entre les phénomènes biotique et abiotique, c’est-à-dire entre le monde du vivant et la totalité des phénomènes physico-chimiques qui influencent les écosystèmes. On a souvent trop tendance à voir le nombre d’espèces présentes dans un écosystème comme une bonne mesure de la biodiversité, mais on oublie que les interactions sont tout aussi voire plus importantes que la quantité d’espèces, le grand public possède donc une vision réductrice de ce qu’est la biodiversité. Cette vision simpliste de la biodiversité empêche le grand public de comprendre que notre espèce est extrêmement dépendante des autres espèces de la biosphère. Dès lors que le taux d’extinction des espèces est 1000 fois plus rapide que le taux d’extinction naturel, c’est l’ensemble de la biosphère qui est menacé. Il est d’ailleurs maintenant convenu que nous sommes en train de créer la 6e grande extinction de l’histoire de la Terre. Le déclin de la nature est donc en marche.

Encore là, et pour reprendre la métaphore du Titanic, beaucoup savent que nous frapperons l’iceberg, mais si on leur annonce que le bateau va couler, ils n’y croient pas. Les concepteurs du Titanic pensaient d’ailleurs dur comme fer (un peu d’humour noir) que le géant était insubmersible…

L’âge d’un embryon à l’échelle des temps géologiques

Tenons-le-nous pour dit. Nous ne gagnerons pas cette guerre ou plutôt et pour reprendre les mots d’Hubert Reeves, « si nous la gagnons, nous sommes perdus ». D’un côté, une espèce qui existe depuis 200 000 ans et qui même si elle s’est fortement armée depuis un siècle n’a pas conscience de la faiblesse de ses moyens face à la Terre mère, qui elle existe depuis 4,6 milliards d’années.

Afin de bien cerner la ridicule jeunesse de notre espèce dans l’histoire de la Terre, imaginez que cette histoire vieille de 4,56 milliards d’années s’étale d’un bout à l’autre de vos bras tendus à l’horizontale. Donnez quelques coups de lime sur un de vos ongles et vous venez d’éradiquer toute l’histoire humaine.

Pour terminer sur ce thème, sachez que notre disparition serait loin d’être une tragédie pour la Terre. Avant que la Terre ne devienne inhabitable dans quelques milliards d’années à cause de l’expansion du Soleil, la biosphère aurait amplement le temps de faire des milliers d’autres tentatives avant d’arriver une nouvelle fois à un degré d’évolution qui permette à une espèce de créer et d’utiliser un ordinateur comme vous êtes en train de le faire. Les dinosaures ont disparu il y a 65 millions d’années après un règne de 150 millions d’années et leur extinction ne leur était pas imputable. Nous ne sommes là que depuis 200 000 ans et nous sommes sur le point de réussir à entraîner des millions d’espèces dans notre chute.

De l’indifférence à la prise de conscience menant vers l’action

Je suis toujours stupéfait par l’indifférence générale face à l’ampleur de la crise en cours, tout en sachant que nous ne subissons pas encore les conséquences les plus graves de cette même indifférence. Nous sommes à quelques mètres de l’iceberg et certains sont sur le pont supérieur en train de prendre des photos. Je suis encore plus stupéfait quand des personnes de mon entourage, pourtant éduquées et sensibles à certaines causes justes et pourtant un minimum au fait du cul-de-sac vers lequel nous nous enfermons, je suis donc stupéfait quand ces personnes préfèrent rester dans le ‘’business as usual’’. Incapables de faire des compromis, ayant peur de devoir réduire leur train de vie et de moins consommer. C’est qu’on n’abandonne pas facilement un confort chèrement acquis au détriment des impacts énormes sur la biosphère, au détriment des pays les plus pauvres et au détriment des autres espèces.

Alors? Alors il est temps de choisir son camp. Considérant la gravité de la situation, choisir son camp ne signifie pas se satisfaire de demi-mesures comme le développement durable, devenu une usine à écoblanchiement, on pourrait même le qualifier de projet chimérique.

Même si le manichéisme n’est pas souvent une solution, la situation actuelle requiert justement du manichéisme. Soit vous êtes avec la nature, soit vous êtes contre.

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