Nature, fais-nous mal !

slapLa « manière forte », le bâton, « une bonne paire de claques » (merci Boris Vian), appelez ça comme vous voudrez, c’est, je pense, ce qu’il faut à notre espèce afin qu’elle change ses conduites délétères pour la biosphère (et donc pour elle-même). Je ne parle pas ici de « sauver la planète », une expression que j’entends et je lis souvent, même dans les milieux environnementaux. C’est mal connaître la longue histoire de notre planète qui en a vu d’autres. Sur les 4,54 milliards d’années de la Terre (à environ 50 millions d’années près), l’époque géologique de l’Holocène, commencée il y a près de 12 000 ans, ne représente que 0,0000026 % de son histoire. C’est notamment grâce à un climat relativement stable durant l’Holocène que notre espèce a pu développer l’agriculture, qui permettra notre expansion. Bref, nous ne sommes absolument pas nécessaires à la « survie de notre planète », cette dernière expression étant d’ailleurs tout aussi inappropriée. Par contre, la santé des écosystèmes, qu’ils soient terrestres ou marins, la biodiversité, une température de l’atmosphère stable et encore beaucoup d’autres indicateurs sont nécessaires à notre survie et à celle de nombreuses autres espèces.

Revenons à notre paire de claques ou plutôt à « nos paires de claques ». Les événements que le système Terre s’apprête à nous faire subir sont pratiquement incommensurables si nous ne changeons pas très rapidement et drastiquement nos conduites tant sur le plan collectif qu’individuel. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la communauté scientifique. De nombreux indicateurs sont au rouge et ceux du réchauffement climatique et de la perte de la biodiversité devraient nous inquiéter au plus haut point, le mot urgence commençant même à devenir un euphémisme.

Des chiffres qui donnent presque le tournis aux scientifiques

D’année en année, presque de mois en mois, les records concernant le réchauffement climatique tombent. Pas plus tard qu’en septembre dernier, la NOAA annonçait que le mois d’août 2016 a été le plus chaud de toute l’histoire des relevés ET il termine une période de 16 mois durant laquelle la température moyenne de la planète a été la plus élevée en 137 ans. Sur le plan de la concentration de CO2 dans l’atmosphère, l’histoire se 9_27_16_brian_400pmm4eva_720_492_s_c1_c_csouviendra que septembre 2016 aura été le mois à partir duquel la concentration de dioxyde de carbone n’aura plus jamais été en dessous de 400 parties par million (ppm) selon les scientifiques. Pour l’instant, tout porte à croire que nous nous dirigeons malheureusement vers la prochaine marche, le cap des 500 ppm. Pratiquement en même temps, un groupe de 7 scientifiques tiraient la sonnette d’alarme dans un rapport de 8 pages intitulé The Truth About Climate Change (lire le texte de Jean-Louis Santini paru dans Le Devoir). Selon ces spécialistes, « le réchauffement se produit maintenant et beaucoup plus vite que prévu ». Dès 2030, l’atmosphère pourrait ainsi atteindre la barre des 1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle et les 2 °C d’ici 2050, 50 ans avant l’objectif extrêmement ambitieux de 2100 de la COP21. Autre fait important directement lié à la hausse des températures, 2016 se place en 2e position pour ce qui est de la surface minimum atteinte par la banquise arctique à la fin de la saison estivale. L’Arctique est très probablement entré dans une spirale de réchauffement accéléré, la boucle de rétroaction positive semblant clairement enclenchée.

Mais ce n’est pas fini, les mauvaises nouvelles proviennent également de l’Antarctique. En août dernier, l’équipe de recherche MIDAS annonçait avoir repéré une accélération de l’avancée de l’immense fissure de 130 km sur la plate-forme glaciaire Larsen-C, menaçant rift-map.pngle détachement d’un bloc de 6 000 km2 sur les 50 000 km2 de la 4e plus grande plate-forme du continent blanc. Selon les spécialistes, le détachement de ce bloc de près de 12 fois la taille de l’île de Montréal ou pratiquement de la superficie de l’île du Prince-Édouard pourrait occasionner une déstabilisation de Larsen C au complet, avec des conséquences majeures sur la fonte des glaciers terrestres de l’Antarctique et donc de la montée des océans (écoutez l’entrevue de Christophe Kinnard, glaciologue et professeur en sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Trois-Rivières).

L’inaction de la communauté internationale est criante

Alors que certaines et certaines s’enthousiasment naïvement sur la ratification de l’accord de Paris, de plus en plus de scientifiques dénoncent le décalage énorme entre les ambitions affichées et la possibilité de limiter le réchauffement climatique à 2 °C au-dessus de la température moyenne qui régnait avant l’ère industrielle. Deux semaines avant le début de la COP21, le journaliste spécialiste des questions énergétiques Jeff nature_2cfantasyTollefson publiait un éditorial dans la prestigieuse revue Nature dans lequel il mentionnait la quasi-impossibilité d’atteindre la limite des 2 °C : « Plusieurs scientifiques dénoncent le fait que les scénarios qui définissent cet objectif de 2 °C sont si optimistes et détachés des réalités politiques du moment que cela frôle le grotesque » (traduction libre). Et force est de constater que nous ne prenons effectivement absolument pas la route des 2 °C, mais plutôt des 3 °C d’ici 2100 au minimum. Les mises en garde des spécialistes se multiplient, notamment celle de l’ancien climatologue de la NASA, James Hansen pour qui « nous en faisons bien trop peu pour ralentir le réchauffement climatique ». Dans un article publié en collaboration avec 10 collègues dans la revue Earth Systems Dynamics, Hansen dénonce le poids énorme que nous faisons peser sur les prochaines générations si nous ne mettons pas très rapidement en place des mesures drastiques afin de nous départir des énergies fossiles. Rien que d’ici la fin du 21e siècle, la mise en place de technologies basées sur les bioénergies capturant et stockant le carbone afin de limiter le réchauffement pourrait atteindre des montants exorbitants, soit entre 104 000 et 570 000 milliards de dollars… (oui oui vous avez bien lu ! Il ne s’agit pas d’une erreur dans le texte).

Quand on constate le pouvoir que les lobbies pétroliers et gaziers possèdent encore sur nos « décideurs », quand on apprend que les compagnies aériennes tentent d’endormir le poisson en promettant des compensations carbone pour l’augmentation de 700 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur, quand on voit qu’au Québec, il se vend toujours plus de véhicules lourds (VUS et pick-ups) au détriment des voitures plus légères et que les investissements massifs dans les transports en commun se font attendre, on a de quoi être très sceptiques sur notre capacité à réduire fortement et rapidement nos émissions de GES.

Des claques au programme, donc

Je viens seulement d’aborder le réchauffement et les changements climatiques, mais ce qu’il se passe au niveau de la perte de la biodiversité est tout aussi alarmant, surtout quand on apprend que la planète a perdu 10 % de ses espaces sauvages en 20 ans ! 20 ans ! C’est une dégradation extrêmement rapide. Encore un chiffre flagrant : il y a 1,5 milliard d’oiseaux en moins qui volent dans le ciel de l’Amérique du Nord par rapport à il y a 40 ans. (Si Rachel Carson était en vie, elle pourrait publier Silent Spring 2).  Du côté des océans, le constat est sombre comme les abysses. Ainsi, alors que nous vidons littéralement les mers du monde des espèces qui les habitent, le réchauffement climatique lié à nos activités fait en sorte que « Les changements dans l’océan se font cinq fois plus vite que dans n’importe quel écosystème terrestre ». Le constat est grave voire extrêmement préoccupant puisque nous serions en train de démarrer la 6e grande extinction de notre planète.

Cela faisait des lustres que je n’avais pas publié de billet sur Sciencesenviro, mais j’en ai senti le besoin ces derniers temps pour plusieurs raisons. La première est que quand vous lisez de plus en plus de textes scientifiques sur le réchauffement et les changements climatiques (ce qui est mon cas pour mon mémoire de maîtrise), vous ressentez une frustration et une injustice énorme devant le « je-m’en-foutisme » d’une grande partie de la population. J’ai pourtant conscience de tout ça depuis longtemps, mais j’en suis arrivé à un tel stade qu’il m’est possible de faire des liens entre beaucoup de problématiques liées au climat. De plus, ma passion pour la vulgarisation et la communication scientifique fait en sorte que je ne peux pas ne pas partager mes impressions et sentiments. Finalement, mon implication au sein du mouvement de la décroissance conviviale n’a fait que confirmer ce que je ressentais. Voici d’ailleurs la vidéo de la grande conférence sur la décroissance conviviale organisée par le comité éponyme lors du Forum social mondial de Montréal en août 2016 :

Je suis désormais convaincu que notre modèle économique basé sur la croissance à tout prix est complètement à abandonner pour la simple et bonne raison qu’il est impossible de découpler celle-ci de l’extraction des ressources naturelles et de la pollution engendrée par nos sociétés. La doctrine du développement durable n’est absolument pas la réponse, car elle permet de « polluer moins, mais plus longtemps » pour reprendre les mots d’Yves-Marie Abraham. De plus, tout en ne remettant pas en cause le modèle économique dominant, le développement durable est une usine à écoblanchiement. Le fait d’avoir été facilement récupéré et intégré par des minières, pétrolières et gazières en dit long sur son incapacité intrinsèque à nous faire sortir de l’ornière.

En mai 2013, je titrais de façon provocante « Réchauffement climatique : vive les catastrophes naturelles ». 3 ans et demi plus tard je surenchéris et,  malheureusement, je suis désormais persuadé qu’il nous faut prendre des claques de mère Nature pour commencer à comprendre, assez paradoxale pour une espèce qui s’est autoproclamé « intelligente », n’est-ce pas ? Aux critiques dénonçant un pessimisme, je réponds que je suis un réaliste-pessimiste à court terme, mais un optimiste à long terme, justement à cause des claques…

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